Soumis par Rédaction régionale le jeu, 30/05/2019 - 22:58

La « gueule de bois » d’un Insoumis - Michel Delevallée, La  Serre- Bussière-Vielle (23)

La bouche est sèche et empâtée ! Non par suite d’un excès de boisson, comme l’expliquerait Le Petit Robert, mais en raison d’une overdose de déception, d’amertume et de colère mélangées. En raison de cette étrange et douloureuse sensation faisant apparaître l’avenir comme étant déjà du passé – pour citer Louis Aragon.
« Gueule de bois » devant le succès du RN et la bonne tenue de LREM. Leur connivence, leur complicité pour détourner l’élection européenne de sa finalité sont évidentes. Nous avons affaire à deux alliés « objectifs ». « Gueule de bois » de constater que la colère justifiée d’une grande partie de la population s’engouffre dans l’impasse dangereuse de la droite extrême. L’insoumission n’a pas été comprise.
« Gueule de bois » devant le résultat de l’ensemble des forces de gauche (LO, LFI, PS, Génération.s, PS, EELV). Un total d’environ 33%. Le tiers –je dis bien le tiers seulement- des suffrages exprimés. Un tiers d’autant plus accablant que la hausse inattendue et forte de la participation crédibilise et légitime le score –tous les scores- obtenu.
« Gueule de bois » devant le déséquilibre interne à la gauche. Les fédéralistes, par ailleurs tenants de l’économie sociale de marché (EELV et PS) totalisent 21%. Les partisans de la gauche radicale (LFI et PCF) recueillent un peu plus de 9%, c’est-à-dire à peine la moitié du résultat fédéraliste. Ces derniers sont en situation hégémonique. Raison de plus pour les « Insoumis » de ne rien céder à cette idéologie « dominante ». Reprenant Georges Labica, cette idéologie a la force d’une évidence. De ce fait, elle n’en est que plus suspecte.
« Gueule de bois » devant la chronique d’un échec annoncé.
Pour LFI : 20% à la présidentielle, 11% aux législatives (soit la moitié), 6,5% aux européennes (soir le tiers du résultat obtenu au premier tour de la présidentielle). Une chute, un décrochage spectaculaire en deux ans lors des trois dernières élections à dimension nationale. LFI rejointe par le PS ! LFI doublée – c’est le cas de le dire- par EELV !
Des élections législatives partielles ont eu lieu après les consultations de 2017. Deux sièges pouvaient –devaient- être gagnés : l’un en outre-mer, l’autre en région parisienne (ancienne circonscription de Manuel Valls). Résultats : échecs cuisants.
La catastrophe des perquisitions d’octobre 2018. L’élan brisé. L’honneur et l’honnêteté de LFI mis en cause. LFI traité comme s’il s’agissait d’une association de malfaiteurs. J.-L. Mélenchon a eu cent fois raison de nous mettre en garde contre la judiciarisation de la vie politique. On a vu à quel désastre ce mouvement, qui se généralise, a pu conduire le Brésil. Cependant perdre son sang-froid n’était pas indispensable en octobre. C’est un sérieux handicap pour les futures échéances.
Plusieurs défections ont touché LFI. Leurs mobiles sont d’un faible intérêt. Elles ont, toutefois, instillé l’idée que le mouvement souffrait d’une dérive monarchique, autoritaire et cédait au culte de la personnalité. Bref, LFI vivrait exactement le contraire de ce qu’elle préconise.
La FI a eu raison de soutenir la révolte des Gilets jaunes annonciatrice, selon Juan Branco, du « crépuscule » du système. Mais LFI n’a guère insisté sur certaines déviances du mouvement : anti-syndicalisme, apolitisme, poujadisme… Regrettable !
LFI a commis une maladresse tactique grave en ne prenant pas d’emblée l’initiative parlementaire du référendum d’initiative partagée relatif aux aéroports parisiens. Le PS a devancé LFI, devenant une sorte de pivot parlementaire de l’opération. Dommage !
Alors que la campagne présidentielle de J.-L. Mélenchon était nettement indépendantiste, souverainiste (souveraineté du peuple=démocratie), voire gaullienne, le discours de LFI pour les européennes a semblé quelque peu en retrait. LFI perdait une part de son pouvoir de transgression, de subversion et donc de réduction.

Je me permets de présenter deux conclusions provisoires.
1. Le pire serait la politique du pire. LFI a raison de rejeter les mouvements d’appareils (comme le fait aussi EELV) et de proposer l’idée d’une fédération populaire qui coaliserait les aspirations politiques, sociales, territoriales… et déboucherait sur un plan national. Attention ! Il s’agit bien d’une fédération et non d’une confédération, c’est-à-dire d’un regroupement amorphe, inorganique, anarchique, de revendications. Des structures, des institutions, des instances évidemment participatives sont indispensables. Le « Front de gauche » a échoué parce qu’il ne s’appuyait pas assez sur l’unité populaire, parce que ses composantes n’ont pas voulu le doter d’un arbitrage digne de ce nom et n’ont pas souhaité faire de lui l’amorce d’un changement organisationnel qualificatif.
2. La nature et les résultats des élections européennes invitent à une réflexion philosophique et politique sur le phénomène national. Le 21 décembre 1982, Youri Andropov, éphémère successeur de Léonid Brejnev à la tête de l’URSS, n’hésitait pas à affirmer solennellement que les nations –en URSS et ailleurs- « existeront encore longtemps, beaucoup plus longtemps que les différences de classe. » Intéressant n’est-ce pas ? De son côté, Charles de Gaulle avait affirmé, le 15 mai 1962, que seuls les Etats étaient « valables, légitimes et capables » de réaliser l’Europe. Les Etats – nations bien sûr, les Etats – patries, évidemment. La patrie « élément humain, sentimental ». On peut préciser : communauté de culture.