Soumis par Rédaction régionale le mar, 12/03/2019 - 22:46

Méfaits des dictatures latino-américaines
Jean-Michel Auxiètre

On ne se refait pas. J’ai conscience d’être bourré de préjugés, d’a priori, contre lesquels j’essaie bien de lutter, mais la logique que j’oppose à mes choix ne parvient pas à prendre le dessus. Il est difficile de corriger une mentalité et de combattre des manières de penser prises depuis des années. Ainsi, sans aucune raison personnelle, j’éprouve à l’égard de certaines nations une antipathie dont je ne puis me défaire. L’Angleterre, l’Espagne et les Etats-Unis sont de celles-là. Est-ce parce qu’à l’école élémentaire on me parlait de corridas sanglantes, de l’interminable Guerre de Cent Ans et de traites négrières ? Je ne sais. En tout cas, devenu adulte, je reproche à ces pays leurs velléités de puissance et d’hégémonie, et leur action colonisatrice d’envergure qui décima les peuples autochtones avec une rare cruauté. L’Angleterre s’est rendue maîtresse du monde (tout du moins sur le plan linguistique) et l’Espagne – de même que son proche voisin, le Portugal – a soumis et exterminé les Indiens d’Amérique du Sud. De cet élan dominateur, il reste aujourd’hui des séquelles qui se traduisent par l’émergence de dictatures tant politiques que culturelles, et une profonde misère au bas de l’échelle, c’est-à-dire chez les descendants de ceux qui ont subi les charges meurtrières de l’envahisseur.
Le présent propos touchera donc l’Amérique du Sud. Bien sûr, l’on y parle officiellement l’espagnol (et le portugais, au Brésil), mais, comme un peu partout sur la planète, une bonne connaissance de l’anglais suffit à s’y faire comprendre. Sur le thème des violences faites à l’Homme et de la torture (physique et morale) qui en découle, il y a là beaucoup à dire. Deux exemples suffiront à démontrer que les pays sud-américains, héritiers des Conquistadors, de l’Inquisition et, plus près de nous, de l’Espagne de Franco, ne sont pas un paradis pour ceux qui ont l’outrecuidance de s’opposer aux despotes qui les gouvernent.
A tout seigneur tout honneur. Il n’est pas utile, je pense, de retracer ici la vie et l’engagement de l’Argentin Ernesto Guevara, plus connu sous le nom de « Che Guevara », ou plus simplement « Le Che ». En raison du combat révolutionnaire qu’il mena tout au long de sa courte vie (39 ans), il est devenu une figure de légende, un mythe dont le portrait orna longtemps les studios des étudiants en lutte contre le système bourgeois. Ceux qui, au sein de notre société, s’élevaient contre les inégalités socioéconomiques, la pauvreté des masses populaires et la morgue des puissants, ne manquèrent pas non plus d’arborer, qui un T-shirt, qui un béret, à l’effigie du « Che ». Des chansons, des films, des livres, lui furent consacrés. Plus d’un demi-siècle après sa mort, on entretient sa mémoire afin que ce personnage d’exception demeure pour tous un modèle, un exemple à suivre pour qu’enfin survienne, dans un improbable avenir, ce monde meilleur dont chacun rêve. On aura compris que ce géant qui, pourtant, n’était pas exempt de défauts, portait en lui cette flamme rare qui pousse l’Homme à consacrer sa vie à défendre les causes justes, et à soutenir ceux qu’écrasent les intérêts de la classe dominante. En dépit de problèmes de santé liés à l’asthme, Ernesto Guevara lutta à Cuba, aux côtés de Fidel Castro, au Guatemala, au Mexique, en Bolivie, et même au Congo où il appuya le mouvement marxiste initié par Patrice Lumumba dont l’assassinat, en 1961, l’attrista et le scandalisa.
En conclusion de ce premier exemple et pour rendre hommage au combattant rebelle, je dénoncerai la façon brutale et l’indignité avec lesquelles « Le Che », capturé par l’armée régulière bolivienne entraînée et guidée par la CIA (on retrouve la collusion hispano-anglo-saxonne) fut sommairement exécuté. Sans explications et sans jugement, avec seulement des coups, des humiliations et des marques de mépris, pour ajouter d’autres souffrances à sa souffrance. Avant qu’il ne soit abattu, le 9 octobre 1967, par un sergent de l’armée bolivienne, l’institutrice de la vieille école proche du village de La Higuera où il agonisait, lui demanda pourquoi lui, Ernesto Guevara, bel homme, intelligent, socialement établi (il était médecin) et entouré d’une famille aimante, s’était mis dans cette situation. Il répondit : « Pour mes idéaux ». Ce furent ses derniers mots. Je trouve cela très beau.
Plus bref, le second exemple fera frémir les âmes sensibles, mais surtout suscitera chez le plus doux et le plus pacifique des citoyens du monde des pensées revanchardes et meurtrières envers les tortionnaires qu’il met en cause, tant sont monstrueux leurs crimes et insoutenables leurs pratiques barbares. Le supplicié a pour nom Victor Jara. Membre du Parti Communiste chilien, c’était un chanteur-guitariste engagé qui, dans les années 70, critiquait volontiers la bourgeoisie de son pays, ainsi que la guerre du Viêt-Nam. Dénonçant dans ses textes le fascisme et la dictature (pour l’Amérique du Sud, il n’avait que l’embarras du choix), il glorifiait en revanche les grands chefs révolutionnaires tels que le Mexicain Pancho Villa, le prêtre colombien Camillo Torres Restrepo et, bien entendu, « Le Che ». Il bénéficiait alors du soutien du président Salvador Allende qui voulait mettre en place au Chili un état socialiste regroupant les partis de gauche au sein de l’Unité Populaire.
Mais le 11 septembre 1973, le gouvernement Allende fut renversé de force par l’armée d’Augusto Pinochet, lequel, avec l’aide des Etats-Unis – sous le gouvernement Nixon, le secrétaire d’Etat Henry Kissinger aurait pris part au coup d’Etat du général Pinochet (1) –  instaura aussitôt une dictature militaire. (On voit à quel point la grande Amérique affectionne les tyrans !). Ce jour même, Victor Jara fut arrêté, emprisonné, torturé et, quelques jours plus tard, conduit avec les autres dissidents au stade national de Santiago. Là, devant ses camarades, on le tortura de nouveau et on lui trancha les doigts des deux mains à la hache. Sommé de chanter par ses bourreaux qui tenaient à lui imposer une ultime humiliation, il les défia en entonnant l’hymne de l’Unité Populaire, que reprirent en chœur tous les opposants. En représailles, les militaires de Pinochet l’exécutèrent à la mitraillette. On retrouva sur son corps 44 impacts de balles. Il allait avoir 41 ans.                                   (à suivre)

(1) Je conseille aux lecteurs intéressés d’auditionner l’excellente chanson de Julos Beaucarne intitulée Lettre à K