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« On s’éloigne d’une vision linéaire de l’évolution »

PALÉONTOLOGIE. La découverte d’Homo sapiens vieux de 300 000 ans à Jebel Irhoud met un coup de vieux à nos ancêtres et revoit la conception de l’évolution.

MAROC
« On a été récompensés au-delà de nos espérances » : l’anthropologue français Jean-Jacques Hublin présente non sans enthousiasme la découverte de restes de cinq Homo sapiens mis à jour à Jebel Irhoud, au Maroc. « Cette découverte représente
la racine même de notre espèce, l’Homo sapiens le plus vieux jamais trouvé en Afrique ou ailleurs » poursuit le scientifique. Car les ossements ont été datés par Daniel Richter, expert en géochronologie : 300 000 ans, « un coup de vieux de 100 000 ans » pour notre espèce qui semblait, déjà à cette époque, dispersée sur le continent ironise Jean-Jacques Hublin.
Le site se trouve dans la région de Safi, à 400 km au sud de Rabat. Pourquoi des chercheurs se sont-ils mis à creuser si loin de l’Afrique de l’Est, berceau présumé de l’humanité ? C’est en effet en pays Afar que l’on a découvert trois crânes fossilisés datés d’environ 160 000 ans puis à Omo Kibish en Ethiopie qu’ont été exhumés Omo I et Omo II datés autour de 195 000 ans... Au point de laisser penser que tous les hommes actuels descendaient d’une population qui vivait en Afrique de l’est, « un jardin d’Eden ». Une théorie totalement remise en cause par les découvertes de Jebel Irhoud.
Le site est en effet bien connu des archéologues pour avoir livré en 1968 le fossile d’un jeune enfant, appelé d’Irhoud 3, initialement daté à 40 000 ans puis à 160 000 ans. Quand il était très jeune chercheur, l’anthropologue français Jean-Jacques Hublin s’est vu confier, un peu par hasard, l’étude de la mandibule d’Irhoud 3 par le paléontologue Jean Piveteau. Depuis, le chercheur se dit « obsédé » par ce site, par ce qu’il appelle « le mystère de Jebel Irhoud ». Avec son équipe, il engage de nouvelles fouilles en 2004 avec comme objectif principal de pouvoir mieux dater ces anciens fossiles.
Au final, « on a fait passer le nombre de restes humains du site de 6 à 22 », s’enthousiasme le chercheur.
Aux côtés des ossements, des outils, des éclats et surtout des pointes retouchés, typiques de ce que l’on appelle le « Middle Stone Age ». « On a déjà retrouvé ce type d’outils, également datés de 300 000 ans, un peu partout en Afrique sans savoir
qui avait pu les fabriquer », explique Daniel Richter. Maintenant les chercheurs estiment que l’on peut associer la présence des outils à celle de l’Homo sapiens. « Très certainement avant 300 000 ans, avant Jebel Irhoud, une dispersion des ancêtres
de notre espèce sur l’ensemble du continent africain avait déjà eu lieu », ajoute-t-il. « Toute l’Afrique a participé au processus ». De nombreux groupes très différents ont donc coexisté, non seulement dans des régions lointaines les unes des autres mais peut-être également dans des régions proches.
« Il y a donc eu pendant longtemps plusieurs espèces d’hommes à travers le monde, qui se sont croisées, ont cohabité, échangé des gènes... » commente Antoine Balzeau paléoanthropologue qui n’a pas participé à cette découverte mais la qualifie de « très belle ». « On s’éloigne de plus en plus de cette vision linéaire de l’évolution humaine avec une succession d’espèces qui viennent les unes au bout des autres » conclut Jean-Jacques Hublin.
Léonie Scheffenbichler avec AFP

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