«Cœur minéral», un conte contemporain mi-agitprop, mi-métaphore aux Zébrures d'automne

«Cœur minéral» un texte de Martin Bellemare (Québec), proposé samedi et dimanche au CCM Jean-Moulin, mis en scène par Jérôme Richer (Suisse) traite de l’exploitation des matières premières (or et bauxite) de l’Afrique de l’ouest par les compagnies occidentales (ici, en Guinée-Conakry, canadienne, mais dont les marchés et capitaux sont internationaux). La pièce est un beau témoignage de l’efficacité et de la réussite de l’organisation internationale de la Francophonie et des résidences d’artistes francophones en Limousin (Maison des écrivains de Limoges). En effet le dramaturge et son metteur en scène sont des habitués des «Francos» comme on les surnomme. Cependant c’est à l’initiative d’Hakim Bah, auteur lui aussi habitué des Francophonies (2013, 2015, 2017), qui avait invité Bellemare et Richer à collaborer lors du Festival Univers des Mots de Comakry (capitale de la Guinée) en 2017, que les deux hommes se sont rencontrés et ont commencé à collaborer.

Tous deux sont bien connus des milieux de l’écriture théâtrale : Martin Bellemare au Québec – il a aussi gagné le prix SCAD 2018 (dramaturgie francophone), année où il a effectué une résidence d’écrivain en Limousin. Jérôme Richer de la Compagnie des Ombres de Genève (qu’il a fondée en 2005) était déjà l’invité du festival en 2011 et 2014.

«Cœur minéral» met en scène plusieurs facettes de la façon dont les populations autochtones s’adaptent aux conditions qui leur sont imposées par le néo-colonialisme qu’on ne peut plus totalement qualifier de capitaliste et néocolonialiste depuis l’arrivée de la Chine sur le continent africain – même si les buts sont les mêmes : récupérer un maximum de matières premières au meilleur prix. La pièce se concentre sur l’exploitation des mines d’or et de bauxite en Guinée, même si la bauxite joue un rôle majeur dans l’économie du pays par comparaison avec l’or qui lui est certes convoité par de nombreuses compagnie canadiennes dans tout le continent africain. «Les métaux précieux se sont donnés rendez-vous en Guinée-Conakry. L’or c’est les gens. Les diamants c’est leurs yeux. La bauxite leur cœur. Le fer leur volonté.» Malgré ses richesses, le pays, soumis depuis son indépendance (1958) à trois régimes autoritaires, est un des plus pauvres du monde, 178e / 187-Nouvelle Afrique) d’où un personnage, Boubacar, dont les parents ont fui pour la France puis le Canada où le jeune homme s’est éduqué avant de revenir au pays au service d’une société minière canadienne. «Il a grandi en français, étudié en anglais. C’est comment dans sa tête ? Je sais pas », […] «Une mine c’est un trou dans le sol avec un menteur à l’entrée» commente Mory, la conscience politique locale à qui on ne la fait plus. Le chef, Cheikh, lui, essaie de demander des comptes : 52 membres de sa communauté, des orpailleurs et leurs familles, ont péri victimes d’un ensevelissement criminel au bulldozer provoqué par la mine. Il est accueilli par le réalisme cynique de Perry, le représentant de la compagnie, et le désarroi de Boubacar qui essaie de faire valoir les (maigres) retombées économiques dont sa compagnie gratifie la région. Un autre personnage évoque ces jeunes immigrés socio-économiques et politiques qui après un long périple, sont rapatriés manu militari par les autorités françaises. Le spectacle, où « le sujet est plus important que le texte » (Bellemare), constitue donc un large panoramas des problèmes actuels de l’Afrique, fruit d’une rencontre suisso-canadienne guinéenne. Du truculent et mordant Mory, au collabo Boubacar, en passant par le sage Cheikh, le cynico-réaliste (façon marché financier) Perry, et le migrant malheureux, la troupe essentiellement guinéenne compte également un jeune formé de l’Académie de l’Union de Limoges. «Cœur minéral» est donc une pièce engagée dans une francophonie en proie à une économie de marché internationale. Une pièce à voir et à lire par l’éclairage qu’elle porte non seulement sur l’Afrique francophone mais sur tout le continent.

«Les paysans, comme tu dis, comprennent trés bien ce que représente une perte d’un milliard US pour eux. Vous promettez ci, vous promettez ça. Mais y a rien. Y a rien.» (Mory).

 

Bruno Chalifour

 

Photo : «Cœur minéral». (Photo B.C.)