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Fusion Alstom - Siemens : « la messe n’est pas dite »

C’est aujourd’hui qu’aurait dû se réunir le comité de groupe européen d’Alstom pour émettre un avis sur le projet de fusion avec Siemens, réunion initialement prévue le 18 janvier mais reportée sur demande des syndicats qui estimaient ne pas avoir suffisamment de précisions sur la stratégie
industrielle et sur les garanties en termes d’emplois et de maintien des sites. Le rendez-vous a de nouveau été reporté au 8 février, suite à un communiqué de l’intersyndicale d’Alstom où CGT, FO, CFE-CGC et CFDT se sont dits « toutes fermement opposées au projet tel que présenté
à ce jour ». Le dossier fait également l’objet d’auditions parlementaires, le Sénat ayant d’ailleurs prévu d’auditionner demain Louis Schweitzer, ancien Commissaire général à l’investissement.
Il est aussi le sujet d’une pétition intitulée « Alstom ne doit pas être bradé », impulsée par Frédéric Boccara, économiste communiste, membre du Conseil économique, social et environnemental, qui a recueilli un millier de signatures dont des noms prestigieux. Le groupe ainsi constitué a envoyé hier des courriers à Emmanuel Macron et aux présidents de groupes des deux assemblées pour les exhorter à intervenir contre le projet de fusion en l’état.

 

ENTRETIEN
Economiste enseignant à l’université de Toulouse, Gabriel Colletis est spécialiste des stratégies industrielles. C’est un des signataires de l’appel « Alstom ne doit pas être bradé ».
Dépecer une industrie au nom d’une logique financière n’est pas une nouveauté. Mais, cette fois-ci, cela ne se fait pas sans contestation. Pourquoi ?
La session de la branche ferroviaire d’Alstom qui était présentée comme inéluctable n’apparaît finalement pas aussi évidente. La messe n’est pas dite. Tout d’abord parce qu’il y a eu une importante mobilisation en France avec une modification de la géométrie politique car cela dépasse les seuls élus de la France insoumise ou du PCF. Certains ont compris que cette opération n’était pas forcément bonne pour l’avenir de l’industrie française, que ce n’est pas le modèle d’Airbus qui est à l’oeuvre, pas un mariage entre deux entreprises égales mais la prise de contrôle de l’une par l’autre, et que ce n’était pas ainsi que l’on allait faire émerger un champion européen.
En Allemagne, cela s’agite également ?
Il y a la situation spécifique de Siemens, le groupe étant en difficulté sur le plan industriel, économique et social. Il mène en effet un bras de fer avec le puissant syndicat IG Metall qui a lancé une grande bataille sur le temps de travail avec à la clé, un choc social important. Siemens est également sous pression actionnariale comme de nombreux autres conglomérats dans le monde et je pense ici aux américains de General Electric. Les actionnaires estiment en effet que ces groupes sont trop diversifiés, qu’ils mènent trop d’activités et leur demandent donc de se recentrer. Ce qui n’est pas le meilleur contexte pour procéder à la fusion.
Quelles sont les options pour Alstom ?
La question qui se pose dépasse Alstom : comment aujourd’hui les entreprises peuvent être compétitives. La réponse qui est donnée est qu’il faut baisser les coûts salariaux, une posture qui considère le travail uniquement comme un coût, ce qui est en contradiction totale avec l’idée d’une entreprise innovante. Qui innove ? Ceux qui travaillent dans l’entreprise, dans la recherche mais aussi au quotidien. J’utilise volontiers la formule de « salarié cognitif » qui mobilise ses compétences et son expérience pour innover. Ce qu’il faut, c’est de la reconnaissance, qui passe par les salaires, la formation, le fait de ne pas s’entendre répéter que les salariés sont une charge et qui va jusqu’à la participation au processus de décisions stratégiques.
Vous proposez l’option d’une GIE,groupement d’intérêt économique ?
Une forme souple pour que les deux entreprises puissent travailler ensemble, coordonnent leurs activités, mènent des recherches, échangent éventuellement des salariés… sans aucun échange en matière de capital. C’est une mise en complémentarité. Historiquement, Alstom et Siemens sont deux concurrents. La proposition qui était faite faisait passer de la concurrence à la vassalité. Ce n’est pas tenable.
Le champion européen est-il nécessaire ?
On peut travailler chacun dans son coin mais Alstom et Siemens sont confrontés à des entreprises chinoises et américaines ultra puissantes qui s’appuient sur un marché entièrement captif. Ce n’est pas le cas en France où tout est morcelé. Certes, chacun pense être en situation privilégiée pour obtenir les marchés publics mais ce n’est même pas garanti. On a ainsi pu voir des commandes françaises privilégier Bombardier. Ce qui n’arriverait jamais en Chine. Et quand Alstom a pu décrocher un contrat dans le métro de New-York c’était à la condition que tout soit conçu et produit de A à Z sur le sol américain. Face à ces positions protectionnistes - qui sont compréhensibles à mes yeux - si on continue en Europe à ne pas développer la coopération et à attribuer les marchés publics selon le principe du moins disant, on va à la catastrophe.
Entretien réalisé par Angélique Schaller